Chapitre 5
La femme que Cillian avait… amenée pour lui ?
À ces mots, le cœur de Bellatrix fit un bond. Elle tourna brusquement les yeux vers Cillian, pour ne rencontrer qu’une expression froide, indifférente, telle une statue de pierre. Aucune réaction. Pas le moindre effort pour démentir ce que l’inconnu venait de dire.
À cette vue, son cœur se serra, et son corps trembla très légèrement.
Comme sur commande, l’inconnu se leva et s’approcha d’elle. Grâce à ses longues jambes, il se retrouva devant elle en quelques secondes. Son regard se posa sur elle et parcourut l’ensemble de son corps d’une façon intrusive.
À ses côtés, Bellatrix serra les poings. Elle ne s’était jamais sentie aussi mal à l’aise de toute sa vie. Elle regarda Cillian et, quand leurs yeux se croisèrent de nouveau, le message dans son regard fut limpide : « Si tu rates ça, l’entreprise de ton père est finie. »
Ah. Voilà comment c’était, pensa-t-elle avec amertume. Très bien, alors. Si c’était pour sauver l’entreprise de son père, elle était prête à jouer le jeu quoi qu’il arrive.
Satisfaire un pauvre client ne représentait rien pour elle.
Ravalant la bile qui lui remontait à la gorge, Bellatrix fit un pas en avant et, aussitôt, passa son bras autour du poignet de l’homme ; hésitante, mais résolue, elle rapprocha sa poitrine de son avant-bras.
L’homme ne devait pas s’attendre à une telle réaction, car il la dévisagea, les yeux plissés. Quand Bellatrix vit la manière dont il la regardait, elle lui adressa un sourire éclatant.
— Monsieur, à en juger par la façon dont vous me regardez, vous avez l’air très satisfait, n’est-ce pas ? dit-elle en inclinant la tête d’un air presque innocent, et pourtant séduisant.
La réaction de l’inconnu fut immédiate. Il éclata de rire. Et, en l’observant de plus près, Bellatrix s’en rendit compte : il était effectivement plutôt bel homme. Pas du tout le genre de Cillian, mais pas non plus quelqu’un qu’elle détestait d’instinct.
Se penchant un peu plus près, elle poursuivit :
— On dirait que j’avais raison. Alors, au sujet du contrat avec notre entreprise…
— Chut…
L’homme leva un doigt jusqu’à ses lèvres, la réduisant au silence, puis se tourna vers Cillian, un rictus accroché au coin des lèvres.
— Ta femme est assez intéressante, Cillian, dit-il. Alors dis-moi : comment veux-tu qu’on coopère ?
C’était une question simple, à laquelle Cillian aurait pu répondre tout aussi simplement. Pourtant, à la grande surprise de Bellatrix, elle vit ses yeux s’assombrir, son regard passant du visage de l’inconnu au bras que Bellatrix avait enroulé autour du sien.
Son regard s’y attarda avant de venir accrocher le sien. À la toute dernière seconde, Bellatrix se retint de sursauter : elle avait l’impression que le regard noir de Cillian pouvait lui brûler un trou en plein cœur.
Était-il… jaloux ?
Elle fronça les sourcils. Mais c’était lui qui l’avait envoyée ici. De quel droit se mettait-il soudain à agir comme ça ?
Les dents serrées, Bellatrix soutint son regard. Elle était peut-être à sa merci, maintenant, mais ça ne voulait pas dire qu’il pouvait se comporter comme bon lui semblait et qu’elle allait baisser la tête en silence.
Ce qui lui parut une éternité, Bellatrix ne détourna pas les yeux ; la pièce était muette, alourdie d’une tension épaisse.
Puis, soudain, Cillian prit la parole : « Damien, à propos du projet de développement dans le district nord… tu y as réfléchi davantage ? » Son regard revint se poser sur cet homme en particulier, même si Bellatrix le surprenait parfois à s’attarder sur sa main.
Elle n’y prêta pas attention. La seule chose sur laquelle elle devait se concentrer, c’était de satisfaire ce client et de s’assurer que l’entreprise de son père soit sauvée.
« Cillian, personnellement, j’adorerais travailler avec toi », dit l’inconnu — Damien, comme Bellatrix le savait désormais — d’un ton décontracté. « Mais comme tu le sais, dans notre boîte, il y a quelques vieux obstinés coincés dans leur petite zone de confort. Ils ont trop peur de prendre des risques. Alors, malheureusement, même si j’en ai envie, j’ai les mains liées. »
Il soupira avec un regret feint, mais le sourire qui tirait ses lèvres était arrogant et indompté.
Le coin des yeux de Cillian tressaillit et son expression se fit orageuse. Sentant la tension monter, Bellatrix se blottit vite dans les bras de Damien et se pencha davantage pour lui murmurer à l’oreille : « Damien, la nuit ne fait que commencer. On aura tout le temps de parler affaires. Je connais un endroit où on pourra se détendre tous les deux. Ça te dit ? »
Au moment où Cillian entendit ces mots et vit la scène devant lui, son regard se durcit malgré lui et sa mâchoire se crispa.
Bellatrix, plaquée contre le torse de l’homme, ne manqua pas sa réaction, mais, une fois de plus, elle décida de ne pas y prêter attention quand, soudain, Cillian se leva et s’approcha d’elle, tendant la main pour l’arracher à Damien.
Cependant, avant même que ses doigts puissent se refermer autour de son bras, Damien avait déjà glissé un bras autour de sa taille ; ses gestes, souples et délibérés, accompagnèrent un pas nonchalant en arrière, tandis qu’il offrait à Cillian un sourire froid.
« Je vais réfléchir sérieusement à ta proposition », dit-il d’un ton léger, mais chargé d’un défi subtil. Puis, jetant un coup d’œil à la femme à ses côtés, son sourire s’approfondit. « Quant à l’offre de cette magnifique dame… j’accepte. Ça ne te dérange pas si je te la vole pour un peu de plaisir, hein, Cillian ? »
L’expression de Cillian s’assombrit ; l’éclat dans ses yeux avait de quoi intimider, et la tension de sa posture était évidente. Il fit un pas de plus, mais avant qu’il n’ait le temps de répondre, Bellatrix l’interrompit vivement.
Se glissant entre eux deux, elle posa la main sur la poitrine de Damien et lui offrit un sourire éblouissant.
« Mon patron n’y voit aucun inconvénient, on peut partir dès que vous êtes prêt. » répondit-elle, arrachant à Damien un sourire en coin avant qu’il ne tende la main vers elle.
« Alors, ne perdons plus de temps. »
D’un léger hochement de tête, Bellatrix glissa sa main dans la sienne, un geste si naturel, si rôdé, comme si elle était née pour ça.
Alors qu’elle les guidait vers la sortie du salon VIP, elle jeta un dernier coup d’œil par-dessus son épaule à Cillian : ses yeux perçants étaient rivés sur elle et sur la main enlacée à celle de l’homme.
Bellatrix ignorait pourquoi il la regardait ainsi, mais dès que leurs regards se croisèrent, elle remarqua que l’expression dans ses yeux changeait, très légèrement. Pourtant, avant qu’elle ait le temps de l’identifier, ce regard avait déjà disparu, et la porte se referma derrière elle, lui coupant la vue.
Dès qu’ils furent dehors, elle soupira et retira aussitôt sa main, reculant d’un pas tout en se frottant la poitrine.
En la voyant réagir ainsi, Damien ne put s’empêcher de laisser échapper un petit rire.
Il la dépassait d’une bonne tête ; elle dut relever légèrement le menton pour le regarder, les yeux pleins de prudence lorsqu’ils rencontrèrent l’éclat doré, si familier, des siens.
« Ça faisait longtemps, Damien, » dit-elle, d’une voix parfaitement dosée entre politesse et professionnalisme.
À ces mots, les yeux de Damien semblèrent s’illuminer d’intérêt, et son rictus s’élargit.
« Oh. Alors tu me reconnais ? »
Comment ne l’aurait-elle pas reconnu ? À vrai dire, sur le moment, elle ne l’avait pas identifié. Et puis elle avait vu ses yeux — rares, dorés avec une pointe de vert — et il n’y avait plus eu de doute : c’était lui.
Le même adolescent maigrelet qu’elle avait aidé durant sa première année de fac. À présent, c’était un homme grand, aux épaules larges, au sourire diabolique, terriblement séduisant, avec l’assurance de quelqu’un qui avait conquis le monde et se préparait déjà au prochain.
Il n’était définitivement plus le garçon qui avait eu besoin d’elle pour tenir tête à des brutes. Pourtant, dès l’instant où elle l’avait reconnu, elle avait su qu’il ne lui ferait pas de mal ; c’était ce qui lui avait donné la confiance nécessaire pour s’approcher de lui.
Mais imaginer que l’adolescent maigrelet qu’elle avait aidé était quelqu’un d’important… si seulement elle l’avait su à l’époque.
Soupirant — ce qu’elle faisait beaucoup trop ces derniers temps —, Bellatrix croisa de nouveau le regard de Damien et déclara :
« Tu as sacrément changé depuis la dernière fois que je t’ai vu. »
« Eh bien… en dix ans, il peut se passer tellement de choses. » songea-t-il en laissant, une fois encore, son regard parcourir tout son corps. Bellatrix frissonna, sans savoir si c’était à cause de ses yeux ou du vent nocturne qui caressait sa peau.
« Toi aussi, tu as pas mal changé », dit Damien en ricanant. « Cela dit, je ne peux pas dire que ce soit en mieux. »
Ses mots furent comme un coup dans le ventre ; pourtant, Bellatrix ne répondit rien.
Prenant son silence pour un feu vert, il poursuivit. « Ah… dire que tu m’as rejeté à l’époque pour un avenir comme celui-là… un avenir avec un salaud arrogant comme Cillian. »
Il secoua la tête, déçu, mais Bellatrix le fixa droit dans les yeux, impassible.
« Et alors ? Tout le monde a un destin à affronter. Peut-être que le mien n’a jamais été avec toi. »
Sa réponse le laissa sans voix et, un instant, ses pas ralentirent. Mais en quelques secondes, il se retrouva à ses côtés, s’alignant de nouveau sur son allure tandis qu’il demandait :
« Le destin, hein ? Alors dis-moi… c’est quoi, le destin de ton mariage avec Cillian ? Tu vas divorcer de cette ordure ? » Se penchant un peu plus près d’elle, il ajouta : « Peut-être que c’est ça, notre destin : que tu deviennes ma femme après avoir divorcé de Cillian, ce trou du cul d’arrogant. Qu’est-ce que tu en dis ? »
Bellatrix eut un léger rire. Autrefois, elle aurait asséné une claque à quiconque se serait permis d’insulter Cillian. Mais maintenant, ces insultes lui procuraient un étrange soulagement.
« Bien sûr. Si c’est ça, notre destin, alors oui. » répondit-elle sans trop y réfléchir, parce qu’elle savait que cela ne deviendrait jamais réalité.
Le reste de sa vie était bien trop court pour ça.
« Je plaisantais », dit Damien. « Tu cèdes trop facilement, tu tues tout le plaisir. » Bellatrix lui adressa un sourire crispé, lèvres serrées, avant qu’il ne continue. « Je t’enverrai le contrat de coopération plus tard. Là, maintenant… » Soupirant avec emphase, il posa une main sur sa poitrine. « Il faut que je trouve une belle femme pour apaiser mon pauvre cœur meurtri. »
Bellatrix eut un autre petit rire, mais comme le précédent, il sonnait creux. Faux, forcé.
« Merci, Damien », dit-elle.
Il hocha la tête, le regard glissant sur le côté tandis qu’ils marchaient. Du coin de l’œil, il l’observa — vraiment. Quelque chose avait changé chez elle. Sa posture, la façon dont sa peau avait perdu son éclat, cette fatigue au fond du regard. Remarquant aussi qu’elle se frottait la poitrine depuis un moment, il allait justement lui demander si tout allait bien quand—
Bellatrix chancela soudain. Avant qu’il ait pu réagir, ses genoux fléchirent et elle s’effondra au sol.
