Chapitre 1

De nos jours

Gloria n’arrivait pas à comprendre ce qui l’avait réveillée. Elle jeta un œil à son réveil : trois heures du matin. Étrange, elle ne se levait d’ordinaire pour aller aux toilettes qu’aux alentours de cinq heures. Mais après avoir vu l’heure, elle remarqua le trou dans le mur. Elle fixa l’orifice parfaitement rond depuis son lit, paralysée. Il lui fallut toute sa volonté pour parvenir à se redresser. Elle resta encore quelques minutes à redémarrer, le temps d’emmagasiner assez de courage pour poser d’abord la pointe des pieds au sol, puis le talon. Elle marcha vers le trou et posa ses doigts dessus. Elle retira aussitôt la main en comprenant ce que c’était : un trou de balle.

Elle se retourna brusquement vers la fenêtre. Les poils de ses bras se hérissèrent tandis qu’elle s’avançait prudemment vers la vitre brisée. Son cœur s’emballa, prêt à jaillir de sa cage thoracique. Elle essaya de déterminer d’où le tir avait pu partir, et la seule hypothèse qui lui vint fut le mirador à environ cent mètres, là où la lueur de la lune était engloutie par l’obscurité de l’épaisse forêt qui encerclait sa prison. Elle distingua alors quelque chose dans les ombres de cette forêt : un petit éclat, comme la minuscule flamme d’un briquet. La flamme s’éteignit et, une seconde plus tard, une explosion fit trembler la lisière des arbres.

Gloria hurla et se jeta au sol lorsque l’onde de choc ébranla la maison et acheva de pulvériser ce qui restait de sa fenêtre. Des éclats de verre s’enfoncèrent dans ses bras et ses jambes, là où elle se recroquevillait, comme si les murs trop fins de la pièce pouvaient la protéger. D’un seul coup, le complexe où on la retenait depuis un mois plongea dans le chaos. Les sirènes se mirent à hurler et des projecteurs plus puissants que ceux d’un stade de foot illuminèrent chaque recoin de la cour et de la maison.

À peine cinq secondes plus tard, une deuxième explosion secoua les fondations. Toutes les lumières s’éteignirent, les sirènes se turent. Un silence inquiétant envahit la chambre, seulement troué par le souffle court et saccadé de Gloria. Le grésillement des talkies-walkies monta du jardin, mêlé au bruit des pas sur l’herbe sous sa fenêtre. Elle risqua un œil par‑dessus le rebord et aperçut un groupe de six hommes qui se déployaient en éventail dans la direction de la première explosion. Un coup de feu retentit de l’autre côté du terrain et l’un des hommes s’effondra. Le reste de la formation se figea et braqua ses armes vers le mirador.

— Tireur embusqué ! hurla l’un d’eux une seconde avant que le coup suivant résonne et qu’il bascule en arrière.

Les quatre hommes restants battirent en retraite vers la maison et Gloria regarda, impuissante, quatre nouvelles balles de gros calibre déchirer la tranquillité apparente de la nuit. Elle resta stupéfaite en baissant les yeux sur les six corps, abattus par ce sniper invisible. La porte de sa chambre s’ouvrit derrière elle. Gloria pivota sur la pointe des pieds pour voir Aleksandr s’avancer dans la pièce, félin.

Il lui fit signe de se baisser.

— Mais qu’est-ce que tu fiches ? lança‑t‑il en se mettant accroupi tout en continuant d’avancer vers elle. Baisse‑toi ou tu vas te…

Une septième détonation éclata. Elle entendit le tir avant que la balle ne perfore l’appui de fenêtre, à cinq centimètres de sa tête, dans une trajectoire descendante qui trouva sa cible directement entre les deux yeux d’Aleksandr. Il s’écroula face contre terre à quelques pas d’elle. Elle resta sur la pointe des pieds, pétrifiée par ce qu’elle venait de voir. Elle attendit le prochain tir. Elle attendit qu’il lui traverse l’arrière du crâne.

Gloria ne sut pas combien de temps elle resta accroupie là, sous la fenêtre. Cinq minutes, vingt peut‑être. Quoi qu’il en soit, c’était suffisant pour que ses mollets se mettent à crisper et à brûler. C’est alors qu’elle entendit une nouvelle rafale de coups de feu… qui provenaient cette fois du côté de la maison, juste sous sa fenêtre. Elle se projeta en avant, enjamba le corps d’Aleksandr et se précipita vers son lit.

Le verre éclata, le bois vola en éclats pendant que des hommes hurlaient que l’intrus avait réussi à entrer dans la maison. Les coups de feu continuaient de ricocher contre les murs, de perforer le plafond. Elle n’habitait la maison que depuis un mois et n’avait pas eu beaucoup de liberté pour l’explorer. Malgré tout, elle parvenait à suivre la progression de l’intrus, homme ou femme, à travers les pièces. De la vaisselle se brisa, des casseroles s’entrechoquèrent dans la cuisine. Des hommes criaient, une mitrailleuse se déchaîna tandis qu’ils avançaient dans le couloir du rez‑de‑chaussée. Des tableaux tombèrent, des porcelaines inestimables se fracassèrent et dévalèrent l’escalier.

Gloria devait réfléchir. Il était douloureusement évident que cette personne venait pour elle. Sergei était en déplacement. Elle ne l’avait pas vu depuis plus d’une semaine. Cette maison se trouvait au fond des bois, dans l’Illinois, le plus proche voisin à près de quinze kilomètres au bout d’une allée de gravier noyée sous la voûte des arbres. Il n’y avait aucun doute possible sur la cible de cette attaque : elle.

Elle parcourut sa chambre du regard, tentant pour la centième fois depuis son arrivée de trouver ce qui pourrait faire office de bonne arme. Elle saisit la chaise en bois devant la coiffeuse. La tenant par le dossier, elle la souleva au-dessus de sa tête et l’abattit de toutes ses forces sur le sol. Deux des pieds se brisèrent dans un craquement sec. La poitrine haletante, elle regarda le miroir de la coiffeuse. Sa chemise de nuit était déjà couverte de sang à cause des coupures sur ses bras et ses jambes. Sa tresse s’était défait, libérant ses cheveux autour de son visage, rougi par la peur et l’excitation. Elle souffla pour dégager une mèche de devant ses yeux, puis lança la chaise contre le miroir. Des éclats aussi grands que son bras se détachèrent et tombèrent sur le plateau.

Gloria se figea en réalisant que les bruits autour d’elle avaient cessé. Puis une lame de plancher grinça dans le couloir. Les coups de feu fusèrent de nouveau et Gloria attrapa les deux pieds de chaise ainsi qu’une poignée de morceaux de verre avant de courir vers son placard. Les détonations cessèrent et elle entendit quelqu’un jurer. Une provocation marmonnée, une réponse étouffée, puis le son se transforma en chair contre chair. Quelqu’un grogna en étant projeté contre le mur. Il y eut un sifflement, un gémissement et un cri. Puis la porte de sa chambre vola vers l’intérieur.

Gloria jeta un coup d’œil à travers les fentes de son placard. Deux hommes se battaient au sol, devant son lit. L’un portait un costume, déchiré par endroits. L’oreillette était tombée de son oreille et il saignait à la tête : un des hommes de Sergeï. L’autre, celui du dessous et apparemment en mauvaise posture, était vêtu de noir de la tête aux pieds, avec une cagoule sur le visage. Il portait un équipement tactique dont beaucoup de poches étaient vides, comme s’il avait déjà utilisé tout son arsenal pour en arriver là. Elle aperçut un éclair d’argent et comprit que l’homme de Sergeï tenait un couteau qu’il essayait d’enfoncer dans l’intrus.

— Putain. De. Merde, grogna l’intrus.

L’intrus relâcha sa prise, permettant à l’homme de Sergeï de lui enfoncer le couteau dans la poitrine. Il laissa échapper un grognement à l’impact de la lame. Le garde ricana, triomphant, en appuyant de tout son poids sur le manche. Son visage se figea au même instant qu’un coup de feu étouffé brisait sa victoire. L’homme de Sergeï bascula sur le côté. L’intrus donna une poussée, forçant le garde à s’écrouler à côté de lui dans un bruit sourd.

— Trente-deux, gémit l’homme, à bout de souffle, en laissant retomber la tête sur le sol.

Depuis sa cachette, elle observa l’intrus se remettre. Il resta étendu par terre quelques minutes, comme pour reprendre son souffle. Puis sa main se leva, saisit le manche du poignard et l’arracha de sa poitrine dans un grognement. Il leva la lame devant lui pour l’inspecter. Il émit un son approbateur avant de la glisser dans l’une de ses poches vides.

Il se hissa en position assise dans un cri primal, puissant. Il secoua la tête et y posa une main. Il regarda autour de lui, et elle remarqua que les parties de son visage non couvertes par la cagoule étaient peintes en noir. Il attrapa le bord de son lit et se remit debout en se hissant dessus. Il se cambra en arrière jusqu’à ce que sa colonne vertébrale craque, puis se pencha de chaque côté avant de se secouer comme un chien. Son corps se figea et sa tête se pencha légèrement avant que son regard ne se tourne vers le placard. Gloria eut un hoquet et serra le verre plus fort dans sa main jusqu’à ce qu’il entaille sa paume et ses doigts.

— Bonjour, petite renarde, susurra l’intrus.

Gloria trébucha en arrière en reconnaissant son identité à ses paroles. Il s’avança vers le placard d’une démarche lente, un pas après l’autre. À chacun de ses pas, elle se recroquevillait un peu plus au fond de sa cachette. Il se projeta vers l’avant, attrapa les deux poignées et ouvrit les portes d’un coup sec. Elle ne réfléchit pas, elle réagit.

Elle projeta le verre en avant, entaillant sa joue, tout en abattant l’un des pieds de chaise de l’autre main. Le verre glissa facilement dans la peau de son visage une seconde avant que le pied de chaise n’explose contre le côté de sa tête. Il chancela d’un pas, le blanc de ses yeux agrandi par la surprise. Il porta le bout de ses doigts à sa joue et les baissa vers le sang qui imbibait ses gants. Elle ne voyait pas sa bouche à cause de son masque, mais elle voyait très bien le plissement de ses paupières et la ride qui barrait son front. Ses yeux sombres se relevèrent brusquement vers elle. Elle suffoqua lorsqu’il lança la main et referma ses doigts sur sa gorge. Elle poussa un cri aigu quand il l’arracha du placard pour la plaquer contre le mur, juste à côté. Les orteils de Gloria frôlaient le sol. La périphérie de son champ de vision se brouilla et noircit tandis que sa main se resserrait sur sa trachée. Ces yeux noirs, autrefois si fascinants à ses yeux, menaçaient maintenant de l’éventrer vivante par leur haine seule.

— S’il te plaît, articula-t‑elle d’une voix rauque. Sa main serra plus fort, coupant complètement son souffle pendant une fraction de seconde et faisant jaillir ses yeux de leurs orbites. — S’il te plaît, Frankie, arrête.

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