Chapitre 3 Chapitre 3

Même soir

Appartement de Honey & Riley

Jeudi 5, 20 h 07

Honey se hissa péniblement jusqu’aux dernières marches menant à son appartement, une mallette dans une main, un sac de plats à emporter dans l’autre. La journée avait été épuisante : le dos en compote à force de rester penchée sur des tableaux Excel pendant neuf heures d’affilée, les yeux qui brûlaient à force de fixer des prévisions financières jusqu’à ce que les chiffres se mélangent.

Tout ça pour préparer la présentation de Grayson Taylor à Paris. Elle n’était pas du genre à s’y prendre à la dernière minute, mais on ne lui avait envoyé les chiffres que ce matin, ce qui lui avait laissé très peu de temps pour tout vérifier et remettre à Grayson son rapport détaillé.

« Ce type n’est même pas foutu de dire merci », marmonna-t-elle en tâtonnant avec ses clés. Pas qu’elle ait attendu pour voir s’il le ferait. À peine avait-elle envoyé les dossiers finalisés par mail qu’elle avait filé du bureau, avant qu’il ne trouve une nouvelle tâche impossible à lui refiler. Elle ne pensait pas qu’il le ferait, mais elle n’avait tout simplement pas voulu prendre le risque.

L’appartement était silencieux quand elle entra… rien de surprenant. Riley avait envoyé un texto plus tôt : Dîner avec les associés ce soir. Ne m’attends pas. Ces derniers temps, les soirées tardives s’enchaînaient… dîners avec les clients et paperasse à boucler pour les réunions du lendemain.

Honey se débarrassa de ses escarpins sages, les laissant tomber là où ils voulaient. L’horloge accrochée au mur indiquait 20 h 07. Elle poussa un soupir, consciente qu’elle devrait se sentir reconnaissante pour la soirée tranquille qui l’attendait. Juste elle, un peu de thaï, et peut-être une série débile à la télé.

Elle retira sa veste de travail – une chose terne et trop grande qui contribuait à son personnage professionnel de « Joy Smith » – et la balança sur le plan de travail de la cuisine. Puis ce fut au tour des lunettes dont elle n’avait pas besoin, suivies des épingles qui maintenaient en place sa perruque brune mi-longue de très bonne qualité. Elle avait été faite sur mesure : son père la tuerait si elle osait teindre son véritable roux.

Son reflet dans la vitre accrocha son regard. La transformation avait déjà commencé : Joy s’effaçait, Honey apparaissait.

Elle se rendit au salon en chaussettes, posa le sac de nourriture thaïlandaise et se laissa tomber sur le canapé. Quelque chose coincé au fond du coussin attira son attention. Peut-être à cause de la couleur : un rose fluo.

« C’est quoi ce… » Honey se tortilla, fouillant entre les coussins jusqu’à ce que ses doigts accrochent un tissu de dentelle. Elle tira dessus et le brandit devant elle.

Un string rose vif pendait du bout de ses doigts.

Honey le fixa, son esprit refusant de comprendre ce qu’elle voyait. Le sous-vêtement n’était clairement pas à elle… elle n’avait rien porté d’aussi flashy depuis la fac. Et ce n’était certainement pas le genre de chose que Riley mettrait, à moins qu’il ne se soit découvert une passion pour le travestissement. Il n’y avait donc aucune raison pour que ce minuscule bout de tissu se trouve chez eux.

Il ne restait plus qu’une seule possibilité.

Son estomac se souleva. Oubliant le thaï, elle laissa tomber la culotte comme si elle s’était brûlée. Pendant un moment, elle resta parfaitement immobile, le silence de l’appartement soudain oppressant plutôt qu’apaisant.

« Fumier », murmura-t-elle. Son mari la trompait.

Elle aurait dû s’en douter, bien sûr. Les soirées qui s’éternisent et les déplacements de dernière minute. Sans parler de ce parfum sur ses vêtements. Il avait toujours une excuse, la taxant de paranoïaque. La façon dont il la touchait à peine, désormais. Ce qui, honnêtement, ne lui semblait pas être une grande perte.

Mais soupçonner une liaison était une chose. Tenir dans sa main une preuve tangible en était une autre.

Honey ramassa de nouveau le string, se forçant à l’examiner plus attentivement. Cher, à en juger par la qualité du tissu. Taille extra small. Un rire lui échappa, étranglé.

Combien de fois s’était-elle blâmée de ne pas être assez excitante, d’être trop focalisée sur le travail, de s’être laissée devenir la femme terne et sans sex-appeal que Riley prétendait qu’elle était. Et pendant tout ce temps, c’était lui qui la trahissait.

Elle devrait être anéantie. Elle devrait pleurer, hurler. À la place, un étrange calme s’abattit sur elle. L’infidélité de Riley n’avait rien de surprenant – pas si elle était honnête avec elle-même. Elle n’avait simplement pas voulu l’affronter. Admettre qu’elle avait fait une erreur en l’épousant. Avoir la preuve qu’il se passait bel et bien quelque chose lui donnait la permission dont elle avait besoin pour le quitter. Il ne lui manquait plus qu’une preuve irréfutable pour garder ce qui lui revenait.

Elle avait été vierge la nuit de ses noces. Alors, le quitter ne serait pas facile pour elle. Elle avait prononcé des vœux, et elle prenait ces vœux très au sérieux. Elle se disait maintenant que, sous bien des aspects, elle aurait dû l’essayer avant le mariage. Ça lui aurait peut‑être évité ça.

Honey sortit son téléphone, ouvrit l’application appareil photo et prit plusieurs clichés du string sous différents angles, en veillant à le cadrer avec, en arrière‑plan, leur salon. Puis elle se dirigea vers la cuisine et fit glisser la culotte dans un sac de congélation avant de la déposer dans son sac à main. Saisissant un verre à vin et une bouteille de rouge, elle retourna au salon et déboucha le vin. Découvrir l’infidélité de son mari était bien une raison suffisante pour se soûler, à défaut d’autre chose.

Elle se servit un verre généreux et se cala dans le canapé en évitant l’endroit où elle avait trouvé le string, puis elle ouvrit enfin son plat à emporter. En mangeant son pad thaï directement dans la boîte, elle fit défiler son répertoire jusqu’à tomber sur le contact qu’elle cherchait : Ben Walters, le détective privé dont son père s’était servi pour des affaires de société par le passé.

Honey : J’aurais besoin de vos services pour une affaire personnelle. Discrétion indispensable. Disponible pour un rendez-vous demain ?

Elle appuya sur envoyer, puis posa son téléphone. Pas de larmes. Pas d’appels désespérés à des amies. Pas de confrontation avec Riley quand il finirait par rentrer en titubant, en mentant, en niant tout et en la faisant douter de sa propre réalité. Il était très fort pour ça. Pour lui rejeter la faute dessus. Non, cette fois, elle allait jouer ça intelligemment.

Il était vraiment idiot, ou alors tellement sûr de lui qu’il avait cru qu’il ne se ferait jamais prendre.

Son téléphone vibra avec la réponse de Ben :

Ben : Bonjour Honey, disponible à 11 h 30. Mon bureau ou le vôtre ?

Honey reprit une gorgée de vin.

Honey : Le vôtre. Je viendrai. Merci.

Elle reposa son téléphone et s’enfonça contre les coussins. Depuis des mois… non, depuis des années, en réalité, elle menait une vie malheureuse. Et pour quoi ? Pour un homme incapable de garder sa bite dans son pantalon.

Le string rose n’était pas seulement la preuve de la trahison de Riley. C’était l’autorisation d’arrêter de faire semblant. De reprendre sa vie en main.

Son téléphone vibra à nouveau. En le prenant, elle vit un message de Riley : Dîner qui s’éternise. Je dors chez Paul ce soir. Trop bu.

Une nouvelle vague de colère la traversa. Elle connaissait Paul. Son « pote » de la fac de droit, qui vivait dans un élégant appartement de célibataire en centre‑ville. L’alibi parfait. Combien de fois Riley avait-il utilisé cette excuse ? Combien de fois Paul avait-il accepté de le couvrir ? Qui se ressemble s’assemble.

Elle ne prit pas la peine de répondre ; il pouvait voir qu’elle avait lu le message. À la place, elle termina son verre et s’en versa un autre.

Trois ans de mariage. Trois ans à être malheureuse, à prétendre être quelqu’un qu’elle n’était pas, à tolérer le comportement de plus en plus contrôlant de Riley. Trois ans sans orgasme.

Cette dernière pensée la fit renifler de rire dans son verre. Riley l’avait convaincue qu’elle était frigide, que son incapacité à jouir avec lui était son problème à elle, pas le sien. Un mensonge de plus dans un mariage bâti dessus. Parce qu’elle avait été plus mouillée avec ses fantasmes et ses doigts que Riley ne l’avait jamais rendue.

Honey récupéra son ordinateur portable dans son attaché‑case et ouvrit un nouveau document. Si elle allait vraiment le faire, engager Ben, le détective de son père, rassembler des preuves, divorcer de Riley, il lui fallait procéder avec méthode. C’était ce qu’elle savait faire, après tout. Repérer des schémas dans les chiffres, c’était son truc.

Elle se mit à taper, dressant une chronologie des événements suspects de ces derniers mois. Les soirées tardives. Les dépenses inexpliquées sur les relevés de leur carte de crédit. La jeune femme de ménage que Riley avait insisté pour engager, malgré les objections de Honey.

La femme de ménage. Dix-neuf ans. Pimpante, blonde, toujours en train de virevolter autour d’eux. Honey avait balayé son malaise d’un revers de main, le mettant sur le compte d’une jalousie mesquine. Brittany rentrerait sans difficulté dans cette culotte. Mais elle ne vivait pas chez eux, il n’y avait donc aucune raison pour que le sous‑vêtement se trouve là.

« Putain d’idiot », marmonna‑t‑elle pour elle‑même en avalant une nouvelle gorgée de vin, avant de lever son verre dans un toast.

« Merci, qui que tu sois », souffla‑t‑elle à l’adresse de l’absente propriétaire du string rose. « Tu viens de me libérer. »

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