Chapitre 3 The Burn
La jeune fille s’affaissa sur le sol, l’air abattu. À voir la terreur peinte sur son visage, elle avait dû comprendre quelle erreur terrible elle venait de commettre en révélant son identité.
Elle s’enlaça elle-même et frissonna de peur. Elle paraissait si vulnérable, à cet instant, que j’en éprouvai presque de la pitié pour elle. Presque. Mais les Dragons ne compatissaient pas avec les loups.
L’amener ici était une erreur que je regrettais chaque jour, depuis trois jours. Je n’aurais pas eu à le faire si je n’avais pas été en patrouille, et si les autres Héritiers ne l’avaient pas vue eux aussi.
Nous étions trois, avec nos soldats, à traquer une meute de Creux-Nés qui avait attaqué l’un de nos lieux d’éclosion. Nous avions réussi à en abattre certains, jusqu’à ce qu’ils filent tous en direction de Thornwood.
Le territoire des Loups était interdit aux Dragons, et l’inverse était vrai également. Nous n’avions d’autre choix que de camper à l’extérieur de leurs frontières et d’espérer que les Creux-Nés se montrent avant l’aube, quand ils retourneraient se cacher.
J’avais utilisé mes pouvoirs pour nous rendre invisibles. C’était plus facile, la nuit dernière, puisqu’il faisait noir comme dans un four. Et pourtant, la jeune fille avait couru droit sur moi ; elle m’avait vu malgré l’épaisse chape d’obscurité.
Elle s’était approchée et s’était évanouie, là, dans mes bras. Pour une raison inconnue, j’avais eu l’impression de la connaître aussi. Cet instant étrange n’avait duré qu’une seconde avant que les autres Héritiers n’apparaissent, demandant pourquoi mes ombres avaient cédé.
J’avais interrompu la chasse et je l’avais amenée directement au Donjon. Une décision que je regrettais totalement. Au vu de l’expression sur les visages des Grands Seigneurs, ils ne prendraient pas à la légère la présence d’une louve. On la jetterait immédiatement dans les cachots pour l’interroger, ou pire : on la tuerait.
Elle était si jeune que je doutais qu’elle ait déjà connu sa première métamorphose. Je ne pouvais pas la sauver, même si je l’avais voulu. Sauver un ennemi était considéré comme une trahison. Et la trahison, pour un Héritier… c’était un sort pire que la mort.
— Si tu es une louve-garou, pourquoi t’es-tu aventurée si loin des tiens au beau milieu de la nuit ? demanda Kalias, le Grand Seigneur des Dragons Nés du Feu.
La jeune fille gardait la tête baissée, ses longs cheveux d’un blond doré lui dissimulant le visage. Elle continuait de trembler, les dents claquant. Elle ne répondit pas à la question du Grand Seigneur, ce qui sembla l’irriter.
Carden esquissa un rictus derrière son père, mais effaça vite son air satisfait avant que quiconque ne le remarque. L’Héritier des Nés du Feu détestait son père et se réjouissait toujours de le voir remis à sa place. Aidas aussi.
Aucun de nous trois n’aimait son père. Voir quelqu’un les ignorer était très rare, et très divertissant. Nous n’étions pas particulièrement proches non plus. Je leur faisais confiance comme un soldat fait confiance à sa légion sur le champ de bataille. Et puis, nous avions subi trop de pertes pour nous permettre d’être rivaux.
— Parle, Louve, ou perds ta langue, tonna mon père.
Il me fallut beaucoup d’efforts pour ne pas grimacer. Il était toujours prompt à menacer la vie des gens.
— Je… je ne sais pas, balbutia-t-elle, la voix tremblante de peur.
— Tu ne sais pas ? répéta Rigel, le Grand Seigneur des Dragons Nés de l’Eau.
La jeune fille hocha frénétiquement la tête. Je n’arrivais pas à déterminer si elle était intelligente ou stupide de ne pas supplier pour sa vie. Ses chances de quitter le Donjon des Dragons vivante étaient proches de zéro.
— Puisque tu refuses de parler, nous allons rendre notre verdict.
Des murmures d’approbation éclatèrent dans la salle, beaucoup réclamant sa mort. Les Dragons avaient déjà tant perdu face aux Loups, y compris notre essence même : nos formes métamorphosées.
— J’ordonne que tu… commença mon père, mais les portes s’ouvrirent à la volée, coupant net ses paroles.
Je me retournai d’un mouvement sec, dégainant mon épée au passage, et pris position devant l’estrade. Aidas et Carden se retrouvèrent à mes côtés, lames sorties, en un clin d’œil. Nous étions prêts à affronter la menace qui venait d’entrer.
Mais ce n’était pas une menace. C’était une guérisseuse. Elle se précipita dans la salle du trône et tomba à genoux au pied de l’estrade, la tête inclinée.
— Comment oses-tu faire irruption dans la réunion des Grands Seigneurs ? Tu veux mourir, femme ? tonna Kalias, de la fumée s’échappant de ses narines.
Je lançai un regard de côté à Aidas, et il hocha la tête, comprenant. Le Grand Seigneur des Nés du Feu risquait de perdre très vite son sang-froid ; personne ne voulait qu’il réduise la salle du trône en cendres. Encore.
— Pardonnez-moi, Mon Seigneur. C’est le jeune seigneur. Il est tombé sous l’Embrasement, révéla la guérisseuse.
Mon épée vacilla dans ma main quand la nouvelle me frappa. Pas Aeron. Pas lui. La sueur perla dans ma paume et je rengainai aussitôt. Je ne pouvais pas concevoir l’idée de perdre mon jeune neveu si tôt.
— Quand est-ce arrivé ? exigea mon père, la voix dure, mais traversée d’une pointe de panique.
« Il y a quelques minutes… quand la métamorphose l’a pris et qu’il n’arrivait plus à la contrôler. Le médecin royal essaie de l’empêcher de l’emporter, mais elle dit que c’est une bataille perdue d’avance. Aeron ne s’en sortirait pas », sanglota-t-elle.
La Brûlure tourmentait les dragons depuis plus de vingt ans. Beaucoup avaient perdu leur famille à cause de ce fléau terrible. Personne ne savait comment il avait commencé, ni comment le guérir. On savait seulement qu’il tuait.
La Brûlure se déclenche lorsqu’un Dragon tente de prendre sa forme métamorphosée. Tous les Dragons Métamorphes peuvent cracher du feu sous leur forme métamorphosée, ce qui nous rend immunisés au feu. Mais la Brûlure retourne le feu d’un dragon contre lui, le faisant brûler de l’intérieur.
La seule façon d’éviter de succomber à la peste, c’est de ne pas se métamorphoser, autrement dit de nous refuser le droit d’être nous-mêmes. Pour les dragons adultes, il est plus facile de combattre l’envie de changer de forme, mais c’est bien plus difficile pour ceux en transition.
Aeron avait éclos il y a à peine dix-sept ans, il était donc encore en transition. Ses sens avaient dû prendre le dessus au point qu’il n’avait pas pu arrêter la métamorphose.
« Amenez-le-moi », ordonna mon père d’une voix détachée. L’idée de perdre son petit-fils avait arraché son masque de « Haut Seigneur », révélant l’homme dessous.
Aidas me tapa dans le dos, un regard compatissant dans les yeux. Carden secoua la tête, plein de pitié.
Les hurlements de douleur d’Aeron atteignirent la salle du trône avant lui. Ils ressemblaient tant à ceux de sa mère, lorsqu’elle avait cédé au fléau, des années plus tôt. C’était tellement injuste que mon neveu doive subir le même sort qu’elle.
Le médecin royal se précipita, deux gardes sur ses talons. Ils portaient Aeron dans leurs bras. Ils le déposèrent devant l’estrade, à quelques pas de l’endroit où la jeune louve-garou était agenouillée.
Tout le monde semblait l’avoir oubliée, notre attention rivée sur Aeron.
Mon père, Haut Seigneur des Shadowborn, se leva de son siège, une expression endeuillée sur le visage. Il fixa Aeron au sol tandis qu’il se débattait contre le fléau. Ses mains étaient déjà brûlées jusqu’à l’os, réduites à l’état de charbon. Ce n’était plus qu’une question de temps avant que tout son corps ne succombe aux flammes.
La salle du trône était silencieuse. Comme si chacun retenait son souffle pour le jeune prince, comme si l’on faisait ses adieux.
Je gardai les yeux sur mon neveu, le dernier honneur que je pouvais lui rendre avant qu’il ne s’éteigne, quand soudain une lumière comme je n’en avais jamais vue se mit à se répandre dans la pièce. Elle semblait douée d’une vie propre tandis qu’elle se frayait un chemin jusqu’à Aeron.
Des murmures éclatèrent dans la salle du trône et tous les regards se tournèrent vers la louve-garou, toujours agenouillée, les yeux fixés sur mon neveu.
Les cris d’Aeron s’apaisèrent, ses brûlures commencèrent à guérir à une vitesse que je n’avais jamais vue. Et dès que le corps de mon neveu fut rétabli, la lumière se rétracta vers la louve-garou. Elle s’affaissa sur le sol, visiblement vidée, mais elle respirait encore.
Un soulagement me submergea quand Aeron expira enfin. La louve-garou venait de guérir mon neveu du fléau. Depuis que cette abomination s’était abattue sur les dragons, aucun guérisseur n’avait jamais été assez puissant pour la soigner.
« Elle vient de… » Carden laissa sa phrase en suspens, l’air hébété.
Les Hauts Seigneurs échangèrent des regards, manifestement stupéfaits par ce qu’ils venaient de voir. Ils ne pouvaient plus la tuer maintenant. Pas après que ses pouvoirs de guérison aient été vus par le public.
Nous avions besoin de ce pouvoir si nous ne voulions pas que les Dragons Métamorphes s’éteignent.
« Tu as sauvé mon petit-fils de la mort. Quel genre de pouvoir de guérison est-ce donc, Louve ? » demanda mon père, la voix éraillée par l’émotion.
La jeune fille se força à se redresser en position assise. Elle releva le menton, mais garda les yeux obstinément rivés au sol.
Malgré une posture légèrement assurée, sa voix tremblait de peur lorsqu’elle parla.
« Je ne comprends pas ce qui vient de se passer. Je n’ai jamais fait quelque chose comme ça auparavant. »
« Tu ne sais pas manier ton pouvoir ? » demanda Rigel, surpris.
Elle ne répondit pas, mais la façon dont ses traits s’effondrèrent suffit à tout dire. Une louve-garou possédant ce qui était probablement le plus grand pouvoir de guérison… et qui ne savait pas s’en servir. C’était du jamais-vu.
Les Hauts Seigneurs jetèrent autour d’eux un bouclier d’insonorisation et se mirent à parler. Après ce qui sembla une éternité, ils levèrent le bouclier. Mon père fut le premier à prendre la parole.
« La louve-garou vient de manifester un pouvoir de guérison magnifique, jamais observé auparavant. Elle a aussi sauvé un membre de la famille royale. Cependant, ces faits n’effacent pas ce qu’elle est réellement. Les loups sont nos ennemis. Les Hauts Seigneurs ont décidé qu’elle serait placée dans les cachots jusqu’à la prochaine assemblée, dans l’attente de son verdict final. »
Les gardes se précipitèrent pour l’empoigner dès que mon père eut donné son ordre. Tandis qu’ils la traînaient hors de la salle du trône, je ne pus m’empêcher de me demander comment elle venait de se sauver elle-même de la mort.
